Rêveries II – Compagnon

Rêveries II
Compagnon

Mais que fait-elle là, la mais posée sur l’écorce de ce chêne? Elle y est depuis un moment, ne bouge pas, a fermé les yeux et ne dit pas un mot! J’ai remarqué que sa respiration s’est calmée. J’ai aussi noté que le soleil de printemps a donné quelques couleurs à ses joues, auparavant pâles.

J’aime sa compagnie. Elle ne m’oublie jamais, me nourrit toujours de délices qu’elle aime préparer elle-même, me brosse, sort avec moi pour de longues marches au moins deux fois par jour, en dehors des sorties plus courtes, me caresse souvent, me parle… Elle me dit souvent que je la comprends mieux que ses semblables. C’est possible, mais j’ignore ce qu’ils peuvent bien penser et ne peux donc juger. Pourtant je sais que, comme elle aime se confier à moi, je ressens quand elle va bien et quand elle se sent mélancolique. C’est qu’elle est d’une nature contemplative et se perd parfois dans ses pensées tellement profondément qu’il m’est difficile de l’en faire sortir, même en faisant le pitre. Contemplative, ai-je dit (ou plutôt pensé, car en réalité je ne puis parler), mélancolique aussi, souvent, mais pas malheureuse. Au contraire, elle me semble plutôt équilibrée en comparaison d’autres humains que j’ai connu.

Je la trouve belle, posée là, sur ses deux pieds, les mains appuyées sur le tronc de cet arbre centenaire. Je me souviens du jour où elle est venue me chercher. J’étais bien malheureux. J’étais désespéré même! J’avais peur de tout et de tous, même de ceux qui s’occupaient de moi. Je pleurais beaucoup, de cette manière particulière qu’ont ceux de mon espèce de pleurer. Point de larmes, juste des cris de désespoir et de la crainte. Elle s’approcha lentement de moi, chuchotant quelque chose que je ne comprenais pas. Si je pouvais lui parler, je lui aurais déjà demandé il y a longtemps ce qu’elle disait à ce moment là. Je n’ai jamais su, mais cela n’a guère d’importance. Ce chuchotement doux, ses pas feutrés s’approchant de moi lentement, sa main tendue dans ma direction, m’ont intrigué. J’ai cessé mes gémissements de douleur au souvenir de mon passé de souffrance, et j’ai prêté attention à cette femme. Elle s’est arrêtée à cinq ou six pas de moi, s’est accroupie, et m’a attendu. Il était clair que c’était à moi de faire les derniers pas dans sa direction.

J’éprouvais toujours de la crainte pour ceux de son espèce. Cependant, je n’avais jamais vu quelqu’un agir de la sorte envers moi et je me suis senti curieux. J’attendis un moment pour voir à quel point elle tenait à ce que fut moi qui fît les derniers mètres qui nous séparaient et fus surpris de constater que, loin de perdre patience dû à mon hésitation, elle s’assit à même le sol, croisa les jambes en tailleur, sorti de son sac-à-dos un livre, un paquet de biscuits pour elle et ce qui semblait être des gourmandises qui m’étaient destinées. Elle déposa le livre sur ses genoux, tourna les pages et continua, à haute voix, une lecture qu’elle avait apparemment débutée quelques jours auparavant. Elle prit le paquet de biscuits, à première vue faits maison, et en sortit quelques-uns qu’elle croqua lentement, interrompant sa lecture pour les besoins de la mastication et de la déglutition. Quant aux gourmandises à mon attention, elle les déposa à quelques pas d’elle, libres, offertes. J’ai compris qu’elle m’en faisait cadeau et ne demandait rien en retour. Je n’étais, en effet, pas obligé de m’approcher d’elle pour prendre le cadeau. Je pouvais l’avoir pour rien!

J’ai eu peur d’un piège. Tellement m’avaient déjà fait croire aux cadeaux pour ensuite se déchaîner de colère si j’osais seulement y toucher! Mais cette fille était spéciale. Je m’approchai d’un pas à la fois, m’arrêtant de longs moments avant de poursuivre un peu plus en direction de la gourmandise à ma disposition. Je ne puis mesurer le temps, mais elle m’a dit qu’il s’était écoulé trois heures entre le moment où elle déposa mon cadeau et celui où je le pris finalement. Et, semble-t-il, il s’agit là d’un temps assez long aux yeux d’un humain, du mois pour une chose aussi simple que d’offrir un cadeau à un compagnon. Je pris donc le cadeau et, à ma surprise, elle ne fit aucun nouveau geste dans ma direction. Elle se contenta de m’observer et de me féliciter d’avoir enfin accepté son offrande.

Et puis elle me parla. Elle m’expliqua qu’elle avait récemment acheté une maison, entourée d’un grand espace vert, qu’elle allait s’y installer et souhaitait m’avoir pour compagnon, si je le voulais bien. Alors là, les oreilles m’en sont tombées (c’est une image – je vous rassure, elles sont toujours bien en place). Jamais auparavant un être humain ne m’avait parlé comme ça, me donnant le choix quant à ma destinée. J’étais apparemment libre de lui dire “non” si je le décidai ainsi. Mais d’où pouvait bien sortir cette fille? Elle m’avait l’air jeune, à vue de nez (ou de truffe – vous excuserez le langage humain) elle avait dans les vingt ans. Il m’avait semblé comprendre que, pour son espèce, les jeunes n’avaient pas encore la stabilité et la sagesse que procure l’expérience des années. Mais elle m’intriguait et je décidai de lui accorder sa chance. Après tout, si cela se passait mal, je pouvais toujours fuir, comme je l’avais déjà fait par le passé.

Et voilà comment je suis arrivé ici. Cela fait déjà dix ans. Je suis vieux maintenant. Je n’avais qu’un an à l’époque. Je ne me suis jamais enfui. Je n’en ai jamais ressenti le besoin. Elle n’est pas parfaite, n’est pas exempte de fautes à mon égard, mais j’ai la certitude qu’elle éprouve de l’affection pour moi, tout comme j’en éprouve pour elle.

Ah! La voilà qui sort de son rêve. Elle ouvre enfin les yeux! Je sais que je peux maintenant la déranger. Je remue la queue, m’agite et mendie une caresse. Sa main se pose sur mon encolure et me prodigue le plus merveilleux et affectueux des grattages.

– Allez! Viens Blake!

Dulce Morais

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