Rêveries III – Surveillance

Rêveries III
Surveillance

Il me surprend toujours de constater à quel point le fait de s’assumer tel que l’on est, de vivre selon ses convictions, de s’accepter, peut surprendre notre entourage. Et pas seulement l’entourage, mais aussi les autres, ces personnes qui, ne faisant pas partie de nos proches, gravitent autour de nous et nous prodiguent aussi bien leurs présence que leur jugement lorsque nous les désappointons.

Prenons l’exemple de mes voisins. Nous ne vivons pas réellement à proximité immédiate, puisqu’il y a environ 300 mètres qui nous séparent, mais comme il s’agit de l’habitation la plus proche de la mienne, nous nous qualifions donc de voisins. C’est une famille composée de quatre personnes; les parents et deux enfants. Les enfants sont en âge d’école et je vois passer leur maman les accompagnant tous les matins et après-midi en voiture. Car l’endroit où je vis est tellement isolé qu’il faut une voiture pour se rendre au village le plus proche, situé à quelques 6 kilomètres. Les deux garçons sont vifs, joyeux et ont encore dans le regard ce bonheur de l’innocence, cette félicité sans ombre qui caractérise les petits. Quant au père, j’ai compris que c’était son choix de venir s’installer dans ce lieu perdu, éloigné de tout. Il est médecin, aime la campagne, et a décidé d’installer son cabinet dans le village pour soigner les maux des habitants de la région, gens rudes et habitués à l’adversité de la vie, mais qui, pour certains, n’avaient pas consulté un médecin depuis des décennies. C’est qu’on ne se déplace pas jusqu’à la grande ville pour un rhume ou un mal de tête. On accepte ces petits contretemps avec philosophie et la vie continue. Toutefois, maintenant qu’il y a un médecin proche, tout le monde, ou presque, dans le village, l’a consulté. On l’a trouvé trop mielleux pour certains, trop sérieux pour d’autres, trop en retard pour quelques rares, mais toujours compétent et attentionné. C’est également mon médecin depuis que je vis ici, et il est d’un contact facile et agréable. Il semble heureux de son sort et cela rend immédiatement la conversation facile.

Mais celle qui intéresse pour ces lignes, c’est son épouse. Elle ne travaille pas à l’extérieur, apparemment depuis qu’elle a eu son premier fils. Elle s’occupe des enfants, de la maison, de son mari. Un travail à plein temps, croyez-moi! Je la vois s’agiter pour accomplir ses tâches quotidiennes avec brio et non moins de compétence que son époux en démontre avec ses malades.

Tout cela est parfaitement habituel. Ce qui l’est tout autant, mais néanmoins parfaitement incompréhensible pour moi, c’est le fait que, ses obligations accomplies, lorsque plus rien ne reste à faire dans la maison, dans le jardin ou chez les petits commerçants du coin, son occupation favorite est de s’installer dans un fauteuil, à l’ombre de sa véranda, et de m’observer. Oui, vous avez bien lu! Elle m’observe, ou plutôt me surveille. Au début, j’ai pensé que son intérêt s’estomperait avec le temps, qu’il s’agissait-là d’une curiosité bien naturelle pour la voisine la plus proche; on cherchait à savoir de qui il s’agissait et ce qu’elle pouvait bien faire de ses journées. Mais depuis qu’ils se sont installés, il y a maintenant cinq ans, jamais un jour ne s’est écoulé sans qu’elle installe, parfois à l’intérieur, en cas de mauvais temps, son siège tourné vers la fenêtre qui donne sur ma maison, pour scruter mes faits et gestes.

Si j’ai accepté son attitude comme normale et passagère au début de son installation dans la région, elle a vite fini par m’exaspérer et réveiller en moi une sorte de pudeur pour ce regard qui ne me quittait pas, jour après jour, semaine après semaine. La présence de cette curiosité pour mes faits et gestes se tourna pesante, voire désagréable. Elle semble en avoir conscience, mais jamais n’a changé son rituel.

Les mois passant, et plutôt que de vivre dans la frustration de cette inquisition de proximité, je décidai de mieux connaître la famille. Je confectionnai donc un gâteau au chocolat – le préféré de mes années d’enfance – et, armée d’une de mes oeuvres sur toile, me rendit chez eux à l’heure du goûter. La porte me fut ouverte avec cordialité, on me souhaita la bienvenue avec un thé préparé avec délicatesse et je passai deux heures parfaitement agréables en compagnie de la petite famille. On accrocha ma peinture au mur, apparemment ravis du changement sur les murs auxquels n’étaient suspendues que des photos de famille, et on se montra discrètement curieux des raisons qui m’avaient poussé à m’installer dans un endroit aussi perdu. Je tentai de satisfaire leur curiosité avec honnêteté, sachant toutefois que ma sincérité les déconcerterai. Mais comme je me refuse à mentir et qu’après tout je cherchais à mieux les connaître, il était de bon aloi de m’ouvrir également un peu dans mes réponses.

Je rentrai convaincue que, sa curiosité satisfaite, ma voisine cesserait son jeu d’observation. Il n’en fut rien! Elle continua sans changer son rituel d’un iota. Et puis, je me rappelai notre conversation durant ma visite. Elle était, semble-t-il, heureuse d’avoir une famille, fière de son mari et de sa conscience humaine, mais je sentis de la frustration de ne pas s’accomplir ailleurs que dans la maternité et le mariage. Elle n’avait, à première vue, aucun passe-temps digne de ce nom, n’avait aucune occupation qui lui permit de se réaliser en tant que femme, en tant qu’être humain, indépendamment de sa famille. J’ai compris alors que son regard qui me surveillait était en fait la traduction de son sentiment d’incompréhension pour moi qui avais décidé de vivre la vie qui me permettait de m’accomplir, de me sentir en équilibre, pleinement, sans concession. Elle était, comme la plupart des personnes – à mon grand désarroi – incapable de se réaliser totalement dans les choix de vie qu’elle avait faits pour satisfaire et correspondre au moule de la société.

Je finis donc par accepter avec bienveillance cette surveillance, par accueillir avec indulgence cette forme de démontrer sa propre incompréhension pour mes choix. Elle était déroutée par le style de vie que j’avais choisi! Elle me l’avoua un jour. Mais jamais ne mentionna ses après-midi passés à regarder, parfois au moyen de jumelles, la maison située trois-cents mètres plus loin.

Dulce Morais

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