Rêveries VI – Modèle

Rêveries VI
Modèle

Qui aurait pu croire il y a cinq ans que je me retrouverai ici, conduisant ma propre voiture, ayant un travail fixe, locataire heureuse d’un appartement petit mais accueillant, me rendant chez Constance?

Je me souviens de la première fois que le l’ai vue, ou plutôt qu’elle m’a vue, car à ce moment-là je ne voyais rien! J’étais en piteux état alors. Complètement défoncée. Ce soir-là j’avais un peu abusé du mélange de tranquillisants et d’alcool, à défaut de moyens pour acheter quelque chose de plus fort. Comme tous les soirs à cette époque-là, je faisais le trottoir. Je grelottais dans ma jupe quasi inexistante tellement elle était courte, mes bas résille et mon chemisier ouvert sur mon décolleté qui n’en méritait pas tant. Jamais je n’ai eu de grande poitrine mais dû aux drogues, au manque de repos et à ma maigreur maladive, je ne pouvais offrir aux éventuels clients que deux minuscules oeufs-au-plat sans grand intérêt.

Mon mac m’avait recueillie, nourrie et soignée lorsque j’avais fui ma famille à 15 ans. Mère démissionnaire, beau-père aimant à se coucher dans mon lit, et petits frères brailleurs. J’avais mis les voiles sans regarder en arrière mais avais vite déchanté! D’abord hébergée chez une copine, j’avais dû partir à peine trois jours plus tard. J’ai erré dans les rues de la ville pendant plusieurs semaines jusqu’à ce que je crève de faim. Le froid n’était pas encore arrivé, mais je savais qu’il n’allait pas tarder et je ne savais pas où aller. C’est là que j’ai fait la connaissance de Marc. Il se promenait lui aussi dans les rues, mais c’était à la recherche d’un mec qui lui devait de l’argent. Il était laid à faire peur, m’impressionnait, armé de son couteau à cran d’arrêt, mais j’avais trop faim pour faire la fine bouche. Il m’a proposé un deal: je le laissais s’occuper de moi et il me mettait au chaud et me donnait de l’argent pour manger et m’habiller. Et c’est comme ça que me mettre au chaud a signifié parcourir les rues des quartiers mal famés pour vendre mon corps au bénéfice de Marc. Jamais il n’a manqué à sa promesse de mettre un toît au dessus de ma tête, de la nourriture dans mon assiette et des vêtements sur mon dos. Mais il a fait bien plus en me procurant du rêve en pilules ou en poudre. Heureusement, jamais je ne me suis piquée. J’en suis restée au snif et aux tranquillisants mélangés à l’alcool. Les clients n’aiment pas les bras marqués de piqûres d’aiguilles.

C’est donc lors d’un de ces soirs, où ma démarche ne pouvait plus être droite à cause des pilules, qu’elle me vit pour la première fois. Je sortais d’un client qui m’avait confondue avec une poupée gonflable, me tournant et me retournant dans tous les sens sur le siège arrière de sa voiture pourrie et profité de chacun de mes orifices sans me demander mon avis. J’étais habituée à ce genre de salaud. Je ne m’en formalisais plus depuis longtemps, du moment qu’il payait le prix convenu, et il avait payé. Mais je tenais à peine debout après. Je savais que je devais me laver et faire un tant soi peu attention à présenter un minimum d’enthousiasme pour le suivant. Mais mes jambes ne me portaient plus. Je suis tombée à genoux et un bras secourable, bien que frêle et d’apparence guère plus solide que les miens, vint m’aider à me relever.

Elle me remit debout, me conduisit dans sa chambre d’hôtel, me lava avec soin en prenant tout son temps, commanda un repas pour moi et rien pour elle. Elle m’installa à table et me regarda manger. Le plus étonnant est qu’elle ne prononça pas plus de dix mots pendant tout le temps que dura l’opération. Lorsque je me sentis mieux, elle ne me proposa qu’une chose: si je le souhaitais, elle pouvait me sortir de mon trou. Je la regardais de travers, pris mes affaires et la quittai sans un regard, sans un remerciement, sans un regret.

Ce n’est que dix mois plus tard que je la revis. Cette fois je venais de prendre une rouste de Marc parce que j’avais utilisé l’argent d’une passe pour m’acheter du whisky au lieu de me contenter de la piquette bon marché qu’il fournissait. Je me traînais sur le trottoir, un oeil au beurre noir, une côte probablement cassée, à la recherche de clients qui pourraient m’aider à combler ma dette envers Marc, qui avait exigé trois fois le montant dépensé en compensation et en punition de ma désobéissance. Et c’est là qu’elle m’aborda de nouveau: Ce sera la deuxième fois que je te propose de t’aider à sortir de là, mais il faut que tu veuilles être aidée. Je ne reviendrai pas. Ceci est ma dernière offre.

Je réfléchis un long moment, à l’arrêt sur le trottoir, avant de la regarder droit dans les yeux pour tenter d’y déceler de l’honnêteté ou de la convoitise. Après tout, elle pouvait très bien être envoyée par un autre mac, concurrent de Marc, et être venue me débaucher. Mais cela était peu probable; s’il fallait débaucher une des filles de Marc, le choix ne se serait jamais porté sur moi. J’étais la plus paumée, la plus plate, la plus maladroite, la plus accro aux médocs. Et puis, dans son regard il n’y avait rien que de la détermination. Ni pitié, ni tendresse, ni affolement. Rien que de la détermination. Alors j’ai décidé de lui faire confiance. Je ne dis rien mais fit un signe de tête affirmatif. Elle me prit par la main et m’entraîna à travers les ruelles étroites et désertes du quartier jusqu’à sa voiture.

Cela se passait il y a cinq ans. Depuis elle m’aida à me désintoxiquer, dans sa petite maison, prenant soin de moi elle-même. Une seule fois elle fit appel au médecin qui habite à côté, écouta ses conseils, les suivit tous à la lettre, et finit par arriver à un résultat, me faisant récupérer un poids plus ou moins normal, des couleurs à mes joues, décrocher de la dope et m’a même appris à prendre soin de mon corps, à me respecter.

Ensuite, elle m’a inscrit dans un cours rapide de secrétaire médicale, m’a aidée, ou plutôt m’a appris à chercher du travail, puis à trouver un appartement. Cela fait un an que je suis à nouveau indépendante. La voiture d’occasion est ma nouvelle acquisition et je viens lui faire la surprise, puisque je dois aujourd’hui poser pour elle.

Ce n’est que cela qu’elle a demandé en échange de tout ce qu’elle a fait pour moi. Que je sois son modèle, sa muse, son inspiration, comme elle dit, de manière irrégulière mais constante. En moyenne, je la vois tous les mois. Aujourd’hui je viens poser et ne repartirai probablement que demain soir. Curieusement, je ne sais toujours pas si je l’aime bien ou pas. Elle ne s’ouvre pas beaucoup et je ne suis toujours pas certaine de savoir à qui j’ai affaire. Mais je lui suis reconnaissante de tout ce qu’elle a fait. Elle ne m’a pas juste aidée; elle m’a appris à m’aider moi-même. Alors je viens la voir volontiers, accepte son caprice, même si je ne sais pas vraiment ce qu’elle peint quand je pose, puisqu’elle refuse de me le montrer. En définitive, elle est la première personne de ma nouvelle vie et, pour cela, je la respecte.

Dulce Morais

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