Rêveries VII – Entêtement

Rêveries VII
Entêtement

Ma fille est vraiment trop étrange. Je crois ne jamais l’avoir comprise. Déjà enfant, elle était à part, bizarre, vivait dans son monde, ne parlait que très peu. Je n’ai jamais compris ce que j’ai fait de travers. Est-ce parce que je lui ai laissé trop de liberté? Aurais-je dû la contrôler plus? Probablement! Je regrette de ne pas l’avoir plus maintenue sous ma coupe et me sens responsable du fait qu’elle soit devenue aussi étrange et complètement différente de la normale. Oui, c’est vraiment cela: anormale, amorale, asociale, à part.

Imaginez donc la fille d’un avocat réputé et reconnu et d’une journaliste de renom, s’installer dans la campagne, dans un endroit isolé de tout et de tous, devenir peintre et s’entourer de gens marginaux! Prenez l’exemple de cette fille, sûrement droguée, qui traîne aujourd’hui dans son salon et qui agit comme si elle était chez elle. Je ne l’ai jamais vue, mais elle a la tête de quelqu’un de peu sûr. Je ne lui fais aucune confiance.

Mais qu’est-ce qui est passé par la tête de Constance d’inviter cette fille bizarre et étrange chez elle et surtout de lui permettre de se promener dans la maison comme bon lui semble? Ma fille a définitivement perdu la raison!

Je viens la voir une ou deux fois par an pour voir comment elle va, mais surtout pour tenter de la faire revenir à la raison une fois pour toutes. Mais elle est tellement entêtée! Argh! Et ce chien galeux qu’elle s’est déniché! Quelle horreur! Il vit encore après toutes ces années? Dégoûtant! En plus il bave partout et perd ses poils. Si elle voulait un chien, elle aurait sincèrement pu en choisir un qui soit présentable. Pas ce bâtard.

Elle est tellement impolie et ingrate. Je ne l’ai pas éduquée de cette façon. Grand Dieu! Je viens lui rendre visite quelques heures seulement et elle ne trouve même pas nécessaire d’interrompre son travail inutile sur une peinture, qui de toutes façons sera horrible, pour m’écouter. Et non contente d’être occupée à peindre, elle ne met même pas cette fille dévergondée à la porte. Au contraire, elle la laisse agir à sa guise. Quel affront, ma fille, quel affront! Comment a-t-elle pu devenir si mauvaise envers sa propre mère? Je l’ai aimée pourtant, malgré ses différences. J’ai utilisé cet amour pour tenter de la faire revenir à la raison, je l’ai utilisé pour lui montrer où était sa voie: les études, le mariage, les enfants, les oeuvres caritatives – avec parcimonie, cela va sans dire, on ne saurait mal habituer les “petites gens”. Malheureusement, jamais elle ne m’a écoutée. Jamais!

Voilà dix ans que je ne peux me permettre de révéler à qui que ce soit que j’ai trois filles. Je n’en mentionne que deux. Je ne peux expliquer en société ce qu’elle est devenue. Je ne supporterais pas la honte et l’affront des remarques de mes amis.

J’ai d’abord pensé que ce serait passager. Qu’elle reviendrait à la raison après quelques mois de vie difficile. Mais cela fait dix ans que cela dure et je commence à envisager de trouver des moyens – disons plus efficaces – de la faire revenir sur le droit chemin. D’abord, je commencerai par tuer ce clébard puant qui se traîne. Ensuite, je donnerai à ses soi-disant amis – en réalité profiteurs de sa naïveté – assez d’argent pour qu’ils ne reviennent pas la voir, pour qu’ils sortent de sa vie. Après cela, je ne montrerai complaisante, ferai semblant de l’avoir comprise. Comme j’aurais convaincu son soi-disant ami de la galerie d’art de ne plus accepter ses peintures, elle se trouvera sans ressources. Et c’est là que mon plan aura marché: lorsqu’elle m’appellera désespérée pour me demander de l’aide. Elle sera obligée de vendre le taudis qui lui sert de toit et de revenir chez moi. Et à ce moment-là, ce seront mes règles qui s’appliqueront. Elle n’aura pas d’autre choix que de se conformer à la normalité. J’ai déjà pensé à un bon parti pour elle. Il n’est plus tout jeune, mais il a les moyens. Et si elle revient à la raison, je sais qu’il n’hésitera pas. Il l’a trouvait déjà attirante il y a dix ans, avant qu’elle ne vienne s’enterrer dans ce trou. Je sais qu’il voudra encore l’épouser. Ils ne courent pas les rues, les maris possibles pour une fille comme elle. Si au moins elle était raisonnable et acceptait mes conseils! Et l’avantage avec Charles-Edouard est qu’il pourrait bien se montrer utile. Après tout, n’est-il pas le Président Directeur Général de cette fabrique d’électroménager? Bien sûr, j’aurais préféré une production plus haut-de-gamme, mais les affaires marchent bien pour lui et sa fortune n’est plus à faire.

– Constance, veux-tu m’écouter je te prie!
– Maman, nous avons eu cette même conversation des dizaines de fois. Vous n’acceptez pas mon style de vie et souhaitez m’en faire changer. Je refuse. Catégoriquement. Définitivement.
– Mais, ma fille, je t’aime!
– Et je vous aime également. Mais cet amour ne vous donne pas le droit de décider de ma vie.
– Comment, pas le droit? Ma fille, cet amour me donne l’obligation de vouloir ce qui est bien pour toi. Il est évident que ta vie d’ermite n’est pas bonne pour toi. Enfin, Constance, ouvre donc les yeux! Personne en société ne t’as vue depuis dix ans, personne ne sait même que tu existes!
– Il me semble ne pas être responsable de cet état de fait, maman! J’ignorais que vous n’aviez que deux filles…
– Voyons Constance, là n’est pas la question. Tu as trente ans. Il est temps que tu reviennes à la raison avant qu’il ne soit trop tard. Constance, je t’en prie!
– Je vous remercie de vos conseils, maman, mais j’ai fait un choix il y a dix ans et il me correspond toujours. J’ai déjà trouvé ma route et elle me correspond parfaitement. Maman, je n’exige rien de vous. Ni votre compréhension, ni votre acceptation de mes choix. Je n’exige même pas que vous cessiez de m’ennuyer avec vos suppliques. Toutefois, cela doit être clair pour vous que, quoi que vous fassiez, quoi que vous disiez, rien ni personne ne me fera changer la vie que j’ai choisie!

Ma fille, tu ignores encore de quoi je suis capable pour te sauver de toi-même! Mais tu le verras bientôt. Ou, bientôt. Il me faut juste trouver quelqu’un qui puisse s’occuper des détails pratiques. Je ne vais tout de même pas adresser la parole à ces gens étranges qui t’entourent!
Bientôt ma fille, bientôt.

Dulce Morais

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