Rêveries VIII – Question

Rêveries VIII
Question

“Mon cher ami, mon amant, mon précieux compagnon vagabond,

J’ignore où tu te trouves en ce moment et je t’enverrai donc ces mots par la voie de la grande toile. Je ne crains pas qu’ils se perdent ou tombent entre les mais d’inconnus car ils ne contiennent rien de secret. Seulement des questions que je me pose, que je te pose, une fois n’est pas coutume.

Tout d’abord, j’aimerais que tu me racontes, mais seulement si tu le souhaites, comment se passe ton voyage. Trouves-tu dans tes promenades au long cours le sens que tu cherches à la vie? Je souhaite que tu y trouves au moins la paix et la sagesse. Tu représentes un idéal dans ce monde de conventions et de faux-semblants où chacun ne cherche qu’à correspondre à un standard pré-établi, on ne sait trop par qui, on ne sait plus quand. Ta liberté et ta façon de la vivre sont d’autant plus précieuses que tu n’en éprouves aucun orgueil et n’en retires aucune prétention. Tu te contentes d’être toi, juste toi, et cela est suffisamment beau et pur sans que l’on aie à y rajouter quoi que ce soit.

Tu sais être la personne qui me connais le mieux, non seulement parce que nous avons partagé une vie en commun pendant quelques mois au cours des dernières années, mais aussi et surtout parce que tu es le seul à qui j’ai laissé voir, sentir, mon intimité, mon jardin secret. Tu connais mes travers comme personne. Ceux de l’âme et ceux du corps. Tu les connais et pourtant jamais ne les as commentés, déplorés ou jugés. C’est pour cela que je t’accepte, que je t’accueille chaque fois que tu veux bien poser tes valises pour quelques mois. Tu n’envahis pas. Tu te glisses lentement dans ma vie et la savoures avec moi sans essayer d’y changer quoi que ce soit.

Mais ce qui amène mes doigts à glisser sur ce clavier aujourd’hui pour t’envoyer cette missive n’est pas le manque de ta présence. Ce n’est pas non plus la reconnaissance que tu sois ainsi. Ce n’est pas encore la curiosité à ton propos ni au sujet de tes errances. Rien de cela n’aurait justifié que je vienne ainsi, pour la première fois, envahir ton esprit lors de tes voyages. Ce qui motive ces lignes est mon besoin de ta sagesse, de ton amitié, de ton opinion bienveillante.

Mais avant de te raconter l’objet de ma missive, je voudrais te poser une question: comme tous les êtres humains tu dois certainement éprouver de la colère. Tu t’énerves sûrement contre des injustices ou des personnes insensées selon ton point de vue. Et comme cela doit être le cas, pour toi comme pour tout le monde, je voudrais savoir: que fais-tu de ta colère? comment la gères-tu? Jamais, au cours des moments que nous avons passés ensemble, nous n’avons parlé de cela et jamais je ne t’ai vu t’énerver ou être en colère. Que fais-tu quand cela t’arrive?

Les raisons de mes questions sont simples: j’éprouve ces sentiments et je ne sais pas les gérer. C’est cela qui justifie l’envoi de ce message. Il se trouve, comme tu en as connaissance, que ma famille ne m’a jamais vraiment comprise, en particulier ma mère. Le problème est qu’elle ne se contente plus de ne pas me comprendre, de me juger ou de m’accuser de tous les maux qui frappent la famille; elle s’évertue à vouloir me changer. Tu sais combien je suis indépendante, combien je suis décidée et, en général, jusqu’à présent, jamais son attitude ne m’avait dérangée.

Néanmoins, elle est venue me rendre visite la semaine dernière et j’ai senti – ou pressenti, je ne sais trop – que son attitude changeait; elle ne va plus se contenter de désapprouver. Elle va essayer de me changer, de me forcer, je ne sais trop comment, de me dominer, de diriger ma vie comme elle dirige celle des autres membres de la famille, au nom du supposé amour qu’elle éprouve pour eux. Je sais, ou plutôt je ressens, qu’en réalité il ne s’agit pas d’amour, du moins pas d’amour pour les autres. Si elle aime quelqu’un, c’est exclusivement elle-même. Les autres, elle souhaite les contrôler, les façonner à son image, les diriger dans le seul sens qui en vaille la peine à ses yeux, à savoir son sens à elle.

Dès son arrivé ici, son attitude montrait clairement ses intentions. Marie était là. Je l’avais invitée à venir poser pour moi et elle était arrivée un peu plus tôt dans la journée. Ma mère m’a rendu visite au moins cinq ou six fois pendant les quatre années où Marie a vécu ici. Pourtant, lorsqu’elle est arrivée la semaine dernière, me croirais-tu si je te disais qu’elle n’a absolument pas reconnu Marie? C’est d’abord cela qui m’a mise en colère! Ce n’est pas son insistance à tenter de me convaincre d’entrer dans le droit chemin, de prendre part à la vie sociale, de me caser qui m’ont exaspérée. Ce n’est pas non plus son oeil critique, sa condescendance, son indifférence pour ce que je ressens qui m’ont mis hors de moi: c’est le fait qu’elle ait ignoré qui est Marie. C’est le fait que pendant quatre ans elle m’ait rendu visite mais n’ait jamais vraiment vu celle qui me tenait compagnie. C’est le fait que quiconque ne cadre pas avec l’idée qu’elle se fait de ce que devrait être, vivre ou porter une femme ou un homme, elle ne le voit pas. Elle s’aperçoit à peine de sa présence. Et c’est cette colère qui je n’arrive pas à gérer. Elle bouillonne en moi et me donne envie de lui dire bien des choses que je ne suis pas sûre d’assumer à postériori. Alors je m’abstiens.

Mais garder cela enfermé n’est pas bon, de cela j’ai conscience. Mes promenades, mes conversations avec Blake, ma peinture: rien ne suffit à apaiser ce sentiment oppressant. Tu es sage, tu es calme, tu te gardes de jugements hâtifs. Pour cela je t’admire et te respecte. Jamais je ne me suis autant confiée à toi. Jamais je ne t’ai demandé ton avis ou tes conseils. Pourtant aujourd’hui je le fais. Boris, comment fait-on pour gérer cela lorsque l’on ne peut plus juste faire preuve d’indifférence? Comment évacue-t-on ce sentiment négatif et tellement pesant? Le sais-tu?

Peut-être ne sauras-tu pas comment m’aider. Peut-être même cette missive ne t’atteindra-t-elle jamais. Dans tous les cas, je suis heureuse et soulagée de l’avoir écrite. C’est un sentiment nouveau – et cette fois agréable – que de se confier, de demander conseil, de demander de l’aide. Curieusement, et contrairement à ce que je pensais, demander de l’aide ne me fait pas me sentir moins libre. Cela me fait juste sentir combien la liberté et l’indépendance que j’ai choisies sont chères. Et si par hasard tu reçois ces lignes mais ne souhaites pas y apporter de réponse, surtout sens toi libre qu’il en soit ainsi. Il n’y a jamais eu – et il n’y aura jamais – d’obligation entre nous.

Profite bien de tes errances.
Bien à toi.
Constance”

Dulce Morais

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2 respostas a Rêveries VIII – Question

  1. Thanks a lot JP! I hope you keep enjoying these chapters.

  2. once again a beautiful piece of text… The plot thiks!

Obrigada pelo vosso comentário!

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