Rêveries XII – Manifestation

Rêveries XII
Manifestation

Il n’y a pas d’autre solution. Il faut que je lui parle. Je la respecte et l’admire trop pour laisser les choses se passer sans lui dire ce que je sais. Bien sûr, je suppose qu’elle ne me croira pas, mais je vais quand même essayer.

Je crois que la plupart des personnes qui ont connaissance de ma petite manie d’observer ma voisine pensent que je ne l’aime pas ou que je la désapprouve. J’imagine que c’est l’explication qu’ils trouvent pour ma curieuse activité quotidienne. Rien ne pourrait être plus éloigné de la vérité. Je l’aime bien. Je l’admire. C’est pour cela que je l’observe tous les jours. Je l’envie, en vérité. Que l’on ne se méprenne pas: j’aime la vie que j’ai choisie. J’aime mon mari, dédié à son travail mais néanmoins dévoué à sa famille. J’aime mes enfants, source de joie et de bonheur. Pourtant, cette vie est un choix. Un choix que j’ai fait et assume parfaitement, mais un choix tout de même. Ayant choisi cette vie, j’ai renoncé à une autre, qui m’attirait également. Et cette autre vie, c’est celle qu’elle vit. Elle a eu plus de courage que moi. J’ai eu trop peur de cet autre choix qui s’offrait à moi. J’ai préféré une route plus conventionnelle, moins controversée. Pour ce choix que je n’ai pas osé mais qu’elle a assumé, j’éprouve du respect pour Constance. Elle a su rester paisible, simple, sans jamais se refermer sur elle-même. Et je crois que, malgré ma curiosité et le fait que je l’observe au quotidien, elle m’aime bien aussi. Pour elle, je suis peut-être aussi cet autre côté du miroir, cet autre choix qu’elle aurait pu faire.

J’ai un certain avantage sur elle. La vie que je mène n’est pas sujette à la controverse, n’attire pas la critique, ne brise aucune convention. Celle qu’elle a choisie, par contre, provoque parfois des réactions et des attitudes, si non agressives, du moins désobligeantes. Et l’une des conséquences de ces attitudes vient de se manifester de la plus étrange des façons. C’est de cela que je dois lui parler.

J’ai observé le manège de cet homme qui l’a espionnée toute la journée. Je crois même qu’il est entré chez elle mais je n’en suis pas certaine. Il s’est posté à bonne distance, a grimpé sur un arbre et a braqué une paire de jumelles ou un téléobjectif sur la maison. Il n’a bougé que vers 20 heures, a ramassé ses affaires et est reparti, empruntant un chemin de forêt, sûrement pour rejoindre un véhicule habilement caché quelque part.

Je crois qu’elle ne s’est aperçue de rien. Après être sortie toute la matinée, elle a mangé et s’est enfermée dans son atelier. Le plus étrange est qu’elle me semble être ailleurs ces derniers temps, comme si quelque chose la tourmentait. C’est peut-être en rapport avec cette fille étrange qui est venue récemment passer la fin de semaine chez elle. Mais je crois que c’est la même qu’elle hébergeait il y a à peine quelques mois. Je me souviens qu’elle était plutôt solitaire, silencieuse et peu envahissante.

C’est étrange de voir Constance si perturbée. J’ai vu par la fenêtre de l’atelier qu’elle n’a pas du tout peint. Elle s’est juste contentée de rester là, assise, regardant le vague. J’ai peur qu’elle doute de son choix de vie. Je crois bien qu’elle réalise combien il est difficile de tenir ce genre de position dans la durée. Et plus ça dure, moins on s’habitue. Du moins, ç’aurait été mon cas.

A l’exception de quelques rares personnes, au village, tout le monde parle d’elle. “L’Originale”, comme ils l’ont surnommée, est un sujet de conversation pour ces gens qui passent beaucoup de temps à parler des autres. Je sais bien que je suis mal placée pour dire cela, puisque moi-même je l’observe quotidiennement, mais ce que je vois, ce que je comprends, ce que je sais, je le garde pour moi. Il ne me viendrait pas à l’idée de commenter chacun de ses faits et gestes avec qui que ce soit. Hier, j’ai entendu l’épicière raconter que, la veille, un Monsieur très bien mis et très poli, avait demandé ce qu’avait acheté Constance quelques minutes auparavant. Elle lui a répondu sans broncher, sans même demander en quoi la liste des courses d’une inconnue pouvait l’intéresser. J’ai alors compris que l’homme l’avait suivie au village également. J’ignore le but de cette surveillance, mais je sens que cela n’augure rien de bon pour Constance. Je ne souhaite pas la voir souffrir et je sens que cela vise à lui faire du mal. Je sens que, même si elle ignore encore que quelqu’un la surveille, cela lui fait déjà du mal.

Je crois que je voudrais être son amie, mais je ne sais pas bien comment m’y prendre. Elle sait que je l’observe. Je remarque bien qu’elle regarde souvent dans ma direction, me fait un sourire, parfois un clin d’oeil, avant de retourner à ses occupations. J’ignore même si elle m’aime bien, assez pour accepter ma présence, pour partager un de ses thés qui ont l’air délicieux, me permettre de partager un peu de ma vie avec elle, les enfants, la famille.

Ce que je sais, par contre, c’est qu’en aucun cas je ne pourrais garder pour moi le fait que quelqu’un la surveille. Allons, Marlise, prends-toi en mains! Va confectionner un gâteau. Je crois qu’elle aime celui au chocolat, mais je pense qu’il ne s’adapte pas au moment. C’est une situation délicate. Un clafoutis aux framboises, voilà ce qu’il lui faut. Je suis certaine d’avoir tous les ingrédients nécessaires. Alors, au travail!

Maintenant que le clafoutis est prêt je peux y aller. C’est drôle. Cet après-midi je ne l’ai pas observée. Elle a dû remarquer que je manquais à mon poste. Pourtant, je n’ai jamais autant pensé à elle. Je ne me suis jamais autant inquiétée pour elle. J’espère qu’elle acceptera de me recevoir. Je sais que, parfois, elle n’ouvre pas la porte, surtout si elle peint. Mais je sais aussi qu’elle n’arrive pas vraiment à peindre depuis quelques jours. Je sais qu’elle tente, mais s’interrompt presque aussitôt.

Me voilà arrivée. Quelles magnifiques lys elle a dans son jardin! Et ses dahlias sont vraiment beaux aussi. Le jardin, après tout, est un bon sujet pour entamer une conversation. Il est vrai que ce serait plutôt délicat de venir frapper à sa porte pour annoncer, de but en blanc, que je dois lui parler d’un homme qui la surveille. Au moins, en parlant de jardinage, nous pouvons en arriver au sujet en douceur. Comment sonne-t-on à cette porte? Curieux, elle n’a pas de sonnette. Je suppose donc que je devrais frapper au moyen de ce curieux objet en laiton. Mais qu’est-ce que cela représente? Comme c’est drôle, le buttoir a la forme d’une chaussure à talon aiguille! Surprenant, vraiment.

Dulce Morais

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