Rêveries XIV – Divagation

Rêveries XIV
Divagation

Il est très intéressant de connaître un fait, mais il est bien complexe de savoir quoi en faire. On me surveille, on m’observe, on m’espionne. Il n’est pas utile de se demander qui en est l’instigateur; cela est évident. Je peux aisément imaginer les raisons qui l’ont poussée à organiser une telle chose, bien que je ne comprenne pas ce besoin de contrôle à tel point important qui justifie de telles ressources. Mon existence, mes choix, ma façon de vivre, justifient-ils vraiment un tel déploiement de moyens? Qu’espère-t-elle retirer des informations recueillies par son espion? En vérité, les réponses à ces questions importent peu. Je n’en ai que faire. Je tolère le fait que Marlise m’observe depuis qu’elle a emménagé à côté et il s’est trouvé après toutes ces années qu’elle est devenue une amie, tenant de m’avertir d’un éventuel danger. Je peux donc également accepter qu’un espion payé par ma mère m’observe et lui fasse un rapport sur ma façon de vivre. Je n’ai rien à cacher. Peu importe qu’elle connaisse les détails de mon quotidien. Peut-être verra-t-elle enfin combien mon équilibre est enviable, combien mes choix me correspondent. Avec le temps, peut-être finira-t-elle par renoncer à vouloir m’imposer ses choix et acceptera-t-elle enfin la fille qu’elle a plutôt que de vouloir en fabriquer une à son image.

Il est curieux de voir de quelle manière la vie se façonne pour correspondre à celle que l’on a à l’intérieur, pour autant que l’on lui laisse la porte ouverte. J’ai choisi, à vingt ans, de vivre comme je sentais que la vie devait être vécue. Je n’avais aucune idée que cela était réellement un choix à ce moment-là. J’ai juste suivi la route qui me semblait logique, qui correspondait à mon coeur, qui faisait résonner mon équilibre. J’avais conscience de la désapprobation de mes proches, mais jamais je n’ai considéré le jugement des autres comme un obstacle. Tout au plus s’agissait-il d’un léger bourdonnement à mes oreilles, mais guère plus dérangeant qu’un moustique que l’on chasse d’un revers de la main.

Mes détracteurs ont souvent fait appel à leur supposé amour pour moi, à l’amour que j’étais supposée ressentir pour eux, au nom des liens du sang, au nom de la gratitude que je devrais éprouver d’avoir été mise au monde, pour tenter de m’imposer leurs points de vue et m’empêcher de faire les choix qui ne leur convenaient pas ou qui allaient à l’encontre de ce devrait être ma vie selon leurs avis. Ces personnes semblent ne pas vraiment savoir que qu’aimer veut dire. Ils confondent désir de contrôle, sentiment de filiation, sens de ce qui est convenable selon une échelle qu’ils n’ont pas créée et se contentent de suivre aveuglément, avec le véritable sentiment affectueux. Celui qui nous fait éprouver le désir que l’objet de cet amour soit heureux, quel qu’en soit la façon, qu’il trouve son équilibre, fût-il loin de nous. Aimer suffisamment pour pouvoir renoncer à l’être aimé au nom de son bonheur est la seule véritable façon d’aimer. Toutes les autres formes d’amour ne sont qu’égoïsme et besoin de possession de l’autre. La véritable fidélité est celle que l’on a à l’égard de ses propres sentiments, c’est permettre à l’autre de s’éloigner si tel est son désir, c’est ne pas vouloir le retenir ou le changer. On ne peut aimer vraiment que lorsque l’on aime l’autre pour ce qu’il est profondément, y compris pour ses pires travers qu’il refuse parfois d’admettre et ne dévoilera jamais à personne.

En règle générale j’aime les personnes plus pour leurs défauts que pour leurs qualités. J’aime les imperfections qui font de ces personnes des être uniques, semblables à aucun autre. C’est cette singularité qui les rend fragiles, même lorsque eux-mêmes semblent vouloir à tout prix cacher les traits de leur personnalité qui les rendent à-part. Et aimer c’est aussi taire ses opinions, ne pas dire ce que l’on pense lorsqu’il est évident que l’autre doit faire ses propres expériences pour en tirer les conclusions par lui-même. Si je prends l’exemple de Boris, je réalise que cela fait déjà longtemps que je sais que ce qu’il cherche dans ses voyages ne peut pas se trouver dans les pays qu’il visite, ni dans les peuples qu’il rencontre, ni dans les livres qu’il lit. Il est toutefois indispensable qu’il comprenne par lui-même que ce qu’il cherche ne se trouve qu’à l’intérieur de lui-même. Il n’est pas nécessaire de faire une retraite spirituelle dans un monastère au sommet d’une montagne tibétaine ou dans un désert africain pour trouver la paix intérieure et faire écho à son équilibre intérieur. Cela est en chaque être humain. Il est toutefois trouvé par fort peu d’entre nous, car peu acceptent ce qu’ils sont. Peu osent regarder au-delà du miroir et voir au-delà de l’apparence qu’ils affichent pour la société. Il n’est pas utile de faire l’étalage public de ce que l’on a en soi – dans bien des cas, cela est même déconseillé pour se protéger des jugements et de la discrimination – mais il est indispensable, pour être pleinement heureux et en paix avec soi-même, de le savoir et de l’accepter totalement. A défaut, l’on ne vit qu’à moitié. Sans cela, on passe sa vie à lui trouver une raison de la poursuivre au lieu d’en jouir pour ce qu’elle est, pour ce que nous sommes.

Je crois que je suis un être complexe, imparfait, mais profondément décidé. Rien, même pas ma propre mère, ne me fera changer ce que je suis, la vie que j’ai choisie ou les affections de mon coeur. Je ne vais donc ni la juger ni la combattre. Je vais simplement agir comme je l’ai toujours fait et la laisser conclure que, finalement, mon bonheur est dans cette vie, mon équilibre est dans ce choix. Et si elle ne le voit jamais, elle se lassera tôt ou tard de dépenser son argent à m’observer mener une vie bien banale et sans grand intérêt à relater.

Dulce Morais

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2 respostas a Rêveries XIV – Divagation

  1. Anonymous diz:

    muito bom. De novo! E, desta vez, com um traço diferente… sei lá… não diria mais íntimo, tudo isto é muito íntimo das personagens, mas diria mais privado… será?!

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