Rêveries XV – Conséquence

Rêveries XV
Conséquence

Que le lecteur ne soit pas étonné de lire maintenant le point de vue du narrateur. Il lui a été permis de voyager dans l’esprit des personnages qui façonnent cette histoire de leurs pensées et de leurs actes, de leurs rêves et de leurs espoirs, mais il est maintenant temps que l’observateur que je suis raconte, explique parfois, mais pas toujours, les événements qui la poursuivent. Nous retournerons à la première personne bientôt, soyez assurés. Je ne fais que passer.

Si Constance semble faire preuve de sagesse en décidant d’ignorer l’espion qui la surveille, elle n’en est pas moins perturbée. Elle essaye de se convaincre à tout prix que cela n’est que passager, mais elle sait au fond d’elle-même que la commanditaire de ces faits est obstinée et qu’elle n’abandonnera pas facilement. A défaut de savoir qu’elle action entreprendre, Constance se réfugie dans la passivité, ignorant encore qu’il y a un prix à payer pour toute action, fût-elle passive. C’est ainsi que le malheur va la frapper. Il sera bien plus fort que ce qu’elle aurait pu imaginer, car elle s’est convaincue que le bien fondé de ses choix devrait suffire à convaincre son adversaire.

Nous nous retrouvons donc en juillet. Le soleil frappe les carreaux de la fenêtre de sa cuisine, inondant les lieux d’une chaleur pesante en cet après-midi d’été. L’artiste est dans son atelier, seule pièce équipée d’un climatiseur, et peint depuis de longues heures. Elle en a oublié le temps qui passe et façonne du bout de son pinceau l’image qu’elle a créée dans son imaginaire depuis plusieurs semaines. Ne ressentant pas les effets de la chaleur, elle laisse passer de trop longs instants avant de se rappeler qu’au dehors son fidèle compagnon doit avoir besoin de s’hydrater. Ce n’est que vers dix-sept heures que, se grondant de l’avoir presque oublié, elle ouvre la porte de l’atelier, traverse la petite maison et se dirige vers son petit jardin. Elle s’attarde pour constater que les pétales de ses fleurs sont sèches, que la terre est dure, et décide  de consacrer tout le temps qu’il faudra à arroser les quelques mètres carrés de son paradis sur Terre. Mais cela devra attendre. Il lui faut d’abord prendre soin des mammifères habitant les lieux et siffle doucement pour appeler son compagnon à poils. Aucune réponse. Aucun son des coussinets sur les dalles qui ornent le chemin n’arrive à ses oreilles. Elle répète l’appel, cette fois suivi de quelques mots confiants : Blake, viens mon chien ! Toujours pas de réaction. Cela n’est pas alarmant, bien qu’inhabituel. S’emparant de la gamelle, elle se dirige vers la cuisine et l’emplit d’eau, avant de la déposer à la porte de l’atelier, là où il fait plus frais. Ses pas retournent ensuite au dehors, pour faire le tour de la maison, à la recherche de celui qui semble faire la sourde oreille.

A chaque pas, un sentiment étrange devient de plus en plus envahissant. Son esprit fait des allers-retours entre l’inquiétude et le raisonnement : Cela n’est rien ! Il doit être occupé à creuser un trou de plus à l’arrière de la maison et ne veut pas s’interrompre encore pour accourir à mon appel. Lorsqu’elle atteint le dernier angle qui la sépare de l’endroit où elle s’attend à le trouver, son cœur semble s’arrêter quelques millièmes de secondes, mais elle poursuit ses pas, se raisonnant une nouvelle fois. Après avoir franchi l’angle, son soupir de soulagement semble être audible à des centaines de mètres à la ronde : Il est là. Allongé sur la pierre froide, à l’ombre. Il semble avoir trouvé le sommeil, favorisé par la torpeur de la chaleur pesante. Maugréant contre elle-même de s’être inquiétée sans raison, elle avance en direction de son compagnon de dix ans, répétant ses appels pour le faire venir jusqu’à elle. Ce n’est que lorsqu’elle remarque qu’aucune action ne semble se produire sur son ami qu’elle sent son cœur s’emballer. Il ne bouge pas un muscle, même pas pour chasser la mouche qui s’est posée sur son oreille.

Elle court, puis ralenti. La vitesse de son souffle ne peut s’expliquer par les quelques mètres parcourus au pas de course. C’est la panique dans son esprit. Rien de tout cela n’est normal. Lorsqu’elle arrive à sa hauteur, elle ne peut se décider à s’accroupir pour s’approcher de Blake. Elle sait ce que ses mains vont constater et refuse, encore inconsciemment, de l’admettre. Le temps s’écoule. Elle ignore combien, mais il lui semble que des heures passent. Ce ne sont que quelques minutes, peut-être même des secondes. Elle ne sort de sa transe qu’au sentir d’une larme roulant sur sa joue. La larme glisse et tombe, mais n’atteindra jamais le sol mais le poil noir et brillant du corps inanimé de son ami.

Elle est tombée à genoux. Ses bras trouvent l’encolure, l’amènent à elle et elle sent ce qu’elle refuse encore d’accepter : il n’y a aucun cœur qui bat dans la poitrine de l’être qui lui est si cher. Le museau de son ami déposé avec délicatesse sur ses genoux, elle pleure. C’est son inconscience qu’elle pleure, ce sont ses regrets qu’il ait quitté la vie seul, à l’arrière de la maison, sans même qu’elle s’en aperçoive, qui coulent de ses yeux.

Il était déjà vieux, mais en bonne santé. Cela n’est pas anormal, bien qu’inattendu. Elle avait jusqu’ici refusé de considérer la possibilité que le temps était peut-être venu pour son doux compagnon de partir pour le pays des vertes prairies. Il n’y avait eu aucun signe, aucun indice que cela puisse arriver. Elle passe en revue les derniers jours, les dernières semaines et ne trouve rien. La veille encore ils ont marché longuement, couru au milieu des arbres jusqu’au ruisseau où ils se sont tous deux baignés.

La vie est douce, mais elle sait faire payer le bonheur qu’elle donne par la peine de voir partir ceux qui la rendent exceptionnelle. C’est cette pensée qui est dans son esprit lorsque Constance pose les yeux sur la deuxième gamelle de Blake. Elle est là, à côté de lui, encore à moitié remplie d’eau. Quand l’a-t-elle remplie ? Elle ne s’en souvient pas. Elle était convaincue de n’avoir rempli que celle qui se trouve à l’intérieur et ne se rappelle pas en avoir posé une autre à l’extérieur. Mais la pensée s’en va, noyée dans le chagrin qui l’assaille. Ses mais tremblent, ses jambes semblent être devenues du coton et elle ne peut bouger. Elle reste ainsi, son compagnon dans les bras, pleurant abondamment, jusqu’à ce que des pas se fassent entendre derrière elle.

Dulce Morais

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Uma resposta a Rêveries XV – Conséquence

  1. Anonymous diz:

    Quelle émotion! C'est bien écrit et très touchant.

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