Rêveries XVI – Silence

Rêveries XVI
Silence

Elle a cessé de l’observer depuis plusieurs semaines. Contrairement à ce qu’elle avait imaginé, cela ne lui manque pas. Cette vie par procuration, à travers Constance, a fini par s’évanouir. Elle n’est pas malheureuse dans sa vie. Bien sûr, elle a des rêves inassouvis, des désirs qu’il lui est impossible de réaliser, mais elle est consciente que le choix qu’elle a fait lui convient. L’homme qui partage sa vie a depuis longtemps montré sa capacité de la comprendre, d’être doux lorsqu’il le faut, de la guider et de l’aider au quotidien. Elle l’aime toujours après toutes ces années de vie commune. Il sait ne pas envahir tout en étant présent, conseiller sans jamais imposer, affirmer ses opinions quand c’est nécessaire. C’est la prise de conscience de cet équilibre, de cette chance, de ce bonheur, qui a peu à peu estompé ce besoin d’observer Constance. Pourtant, par bonheur ou par malheur – elle ne saurait le dire – elle a regardé au dehors un instant et a vu, le coeur serré, son amie penchée vers le chien noir, le corps secoué de sanglots.

Marlise s’approche maintenant lentement, ne sachant trop comment s’y prendre pour avertir son amie de sa présence sans l’effrayer. Elle fait ses pas plus lourds dès l’entrée dans le jardin, espérant ainsi que Constance lève la tête et la voit, mais elle semble trop absorbée par le chagrin pour prêter attention à quoi que ce soit d’autre. Constance, de son côté, entend les pas mais ne peut réagir, l’émotion l’envahissant trop puissamment pour s’en inquiéter. Lorsqu’elle sent la main de son amie sur son épaule et entend la voix douce, à peine audible, elle continue sans bouger.

– Constance, que s’est-il passé?
– Je l’ignore. Je l’ai appelé, il n’est pas venu. Je l’ai cherché et trouvé ici, comme endormi. Marlise, dis-moi qu’il dort s’il-te-plaît!
– Je ne peux pas le savoir, Constance. Lève-toi, laisse moi le toucher et je te dirai ce que tu sais déjà.

Mais Constance ne peux pas se lever. Elle cède cependant lorsque Marlise enlève le corps du chien de ses genoux, le dépose avec délicatesse sur le sol et touche la carotide à la recherche de ce qu’elle sait ne pas trouver.

– Blake est mort, Constance.
– Je sais…
– Viens à l’intérieur. Je vais te faire du thé.
– Je ne veux pas le laisser ici!
– Laisse moi m’occuper de tout.

Après un aller-retour à l’intérieur à la recherche d’un drap, elle couvre le chien du blanc immaculé et, la soutenant par les épaules, conduit Constance dans la cuisine. La chaleur y est étouffante, alourdie encore plus par le feu de la gazinière qui chauffe l’eau pour le thé. Elle sert d’abord un verre d’eau à son amie, puis utilise le téléphone dans le couloir pour appeler son mari et lui raconter ce qui vient de se passer. Il arrive et s’occupera d’abord du chien, avant de parler à Constance.

Que peut-on dire à propos de l’indicible? Comment consoler un être cher d’avoir perdu une part de lui-même? Il n’y a rien à faire, rien à dire. Tout au plus faut-il rester présent, écouter si l’autre parle, parler si l’autre en manifeste le besoin, mais il est impossible d’effacer, ou même d’alléger la douleur. C’est probablement la chose la plus difficile à faire pour un ami que d’être juste présent, sans prétendre aider. C’est cette présence, cette disponibilité, qui permettra à l’autre de parler quand et comme il le souhaite, sans être contraint, sans s’en sentir obligé. Marlise est une amie sincère et elle connaît, sans le savoir, sans y penser, cette règle essentielle de l’amitié. Elle garde donc le silence. Un silence dénué de poids, libre, empreint de ce message subliminal qui dit Je suis prête à t’entendre quand tu voudras parler, Mon épaule est disponible quand tu voudras pleurer. Et c’est ainsi, sans dire un mot de plus, que Marlise pris place en face de Constance à la table de la cuisine, une tasse de thé à la main, après l’avoir regardée dans les yeux, disant en silence ce que son amie voulait entendre du regard.

Dulce Morais

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Uma resposta a Rêveries XVI – Silence

  1. Anonymous diz:

    Je l'aime moins que les autres celui-ci. J'attends le prochain…

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