Rêveries XVIII – Conversation

Rêveries XVIII
Conversation

Maintenant que cela est établi, il me reste à savoir ce que je vais faire de ce sentiment. Cette femme ne me connaît pas, ignore le mal que je lui ai infligé, bien que je me doute qu’elle sait parfaitement bien que je l’observe depuis longtemps. Il me faut lui parler. Non pas de ce que je ressens, mais de ce pourquoi j’ai été engagé. Le faire serait illégal. Je briserais un contrat ainsi que plusieurs dispositions légales, mais cela ne veut pas dire que je ne le ferai pas. Enfreindre la loi au nom de la justice ne me semble pas si horrible. Je l’ai déjà enfreinte au nom de mon contrat. J’ai commis un acte illégal. En plus d’avoir causé de la souffrance à un être humain, j’ai également attenté à la vie d’un être vivant.

Une conversation face à face n’est pas forcément une bonne idée. Non pas que j’aie peur des conséquences, mais je ne pense pas être à même de supporter son regard empli de douleur ou de reproches lorsqu’elle saura que je suis le responsable de son chagrin. Quant à ce que je dirai à ma cliente, je m’en occuperai après. Je trouverai bien une parade pour la faire renoncer à mes services.

– Merci d’avoir accepté de me rencontrer.
– Tâche de ne pas me le faire regretter! Je ne sais pas qui tu es ni ce que tu veux, mais ton message disait que c’était pour le bien de Constance, alors je suis venue. Méfie-toi: j’ai l’air fragile et délicat mais je sais me défendre. Je sais aussi défendre ceux qui le méritent. Je dois beaucoup à Constance. Si tu sais quelque chose à propos de ce qui s’est passé, je t’en serais reconnaissante. Si non, je pars.
– Reste! Je sais tout à propos de ce qui s’est passé. Je sais que le médecin qui habite près de chez elle a conclu à un empoisonnement. Je sais qu’elle ne voit pas qui a pu le faire ni dans quel but. Mais je connais aussi le responsable et l’objectif de l’assassinat de son chien. Je sais toutes ces choses et je viens te le dire.
– Pourquoi ne vas-tu pas la voir directement?
– Je suis lié par un contrat qui me l’interdit.
– Très bien. J’accepte de t’écouter.
– Avant, j’aimerais savoir ce que tu sais d’elle et de sa famille.
– Je sais que ça fait dix ans que sa mère essaye de la convaincre de se marier avec un type plein aux as, moche et con, parce qu’elle estime que c’est ce que font les filles de bonne famille. Je sais que Constance s’y refuse, mais a renoncé à se battre. Elle se contente de mener la vie qu’elle souhaite sans se justifier ou se défendre. Je sais que Constance est une personne plutôt bizarre, qu’elle vit beaucoup dans ses rêves, dans son imaginaire. C’est sûrement l’une des raisons qui explique qu’elle peint de si belles toiles. Toutes sont exceptionnelles, toutes sont absolument extraordinaires et je crois que c’est en grande partie dû au fait qu’elle peint son imaginaire. Je sais qu’elle a beaucoup de peine. Elle m’a parlé longuement au téléphone et je n’ai pas vraiment pu soulager sa peine. Je le regrette. Je lui dois beaucoup. Elle m’a sauvée de toutes les façons que l’on peut sauver quelqu’un, mais jamais elle ne m’a rien demandé. Je voudrais l’aider mais je ne sais pas comment.
– Je ne sais pas si je peux l’aider, mais je peux lui offrir la vérité. Surtout, ne m’interrompt pas. Laisse moi arriver au bout de mon explication. Tu poseras toutes les questions et feras tous les jugements que tu veux, après.
J’ai été engagé pour la surveiller. C’est sa mère qui m’a contacté. Le but de la surveillance, si j’ai bien compris les explications de ma cliente, était d’abord de s’assurer que Constance menait une vie saine et était heureuse. Elle m’a expliqué que Constance refusait de lui parler et qu’elle se faisait du souci. J’ai donc suivi sa fille. Je n’ai rien constaté d’inquiétant: ni drogues, ni alcool, ni fréquentations bizarres. Elle mène une vie très solitaire, mais moins que les apparences laisseraient croire. Elle a de bons rapports avec ses voisins et, bien que les habitants du village la trouvent étrange, elle s’entend bien avec chacun d’entre eux. Elle gagne très bien sa vie avec la peinture et ne manque de rien. Elle sait défendre ses intérêts avec opiniâtreté auprès du propriétaire de la galerie qui l’expose. Elle reçoit des appels fréquents de plusieurs personnes. De toi, c’est environ une fois par semaine. Elle reste aussi en contact par e-mail avec un certain Boris qui semble voyager en Afrique. Je crois toutefois qu’elle recherche la solitude. Elle aime contempler la nature et les personnes et peut y passer des heures, même des jours suivis. Ma conclusion est que c’est probablement la personne la plus équilibrée que je n’ai eu à surveiller. En tous cas, elle est bien plus équilibrée que toi et moi réunis. Elle a choisi cette vie et l’assume pleinement. Elle se plaît ainsi et c’est quelque chose qui n’est pas donné à beaucoup.
Lorsque j’ai envoyé mes premiers rapports à sa mère je pensais qu’elle renoncerait à mes services très vite. Je ne suis trompé. Elle a demandé de plus en plus d’informations, de plus en plus de détails. Il y a quelques semaines elle m’a expliqué que sa fille pourrait ne pas être aussi heureuse qu’elle le laissait paraître et qu’il fallait l’aider à trouver le chemin du bonheur, même malgré elle. C’est alors que l’idée est venue à ma cliente de me demander de me débarrasser du chien.  J’ai d’abord refusé, cela va de soi. Seulement… j’ai fini par accepter et par le faire.
Non, pas encore. Ne m’interrompt pas. Laisse moi terminer s’il-te-plaît.
J’ai donc tué Blake. J’ai pris plusieurs photos, comme d’habitude. Lorsque je les ai regardées sur mon ordinateur ce soir-là, je me suis aperçu que je regrettais mes actes. Je ne peux pas ramener le chien, mais je le voudrais sincèrement. Je te raconte donc tout, pour lui offrir ce que je peux, à savoir: la vérité.
Une dernière information avant de te laisser la parole: je suis tombé amoureux de Constance.
– Pourquoi tu m’as raconté tout ça? Ça ne va pas à l’encontre du contrat avec ta cliente?
– En fait, non. Je suis autorisé à parler à d’autres personnes pour le bien de mon enquête. Bien sûr, je ne suis pas sensé raconter tout ce que je viens de te dire, mais le contrat ne précise pas ce que je peux ou ne peux pas dire à des tiers. Donc, théoriquement, je n’enfreins pas les règles.
– Et que veux-tu que je fasse de ces informations?
– Ce que tu veux! Si tu penses que ça peut l’aider de connaître la vérité, que tu le lui répètes.
– Même la dernière partie qui explique que tu es amoureux d’elle?
– C’est à toi de voir, mais je n’y tiens pas particulièrement.
– Très bien, Monsieur le Détective Privé. Je vais y réfléchir. Je dois poser pour elle ce week-end. Je me déciderai d’ici-là.
– Et tu me feras part de ta décision?
– Je ne sais pas encore. Je ne sais pas encore si je crois un seul mot de ton beau discours. Et puis, il se trouve que nous sommes en concurrence sur un point…
– Ah? Lequel?
– Moi aussi, je suis amoureuse d’elle.

Dulce Morais

Advertisements
Esta entrada foi publicada em Uncategorized. ligação permanente.

Obrigada pelo vosso comentário!

Preencha os seus detalhes abaixo ou clique num ícone para iniciar sessão:

Logótipo da WordPress.com

Está a comentar usando a sua conta WordPress.com Terminar Sessão / Alterar )

Imagem do Twitter

Está a comentar usando a sua conta Twitter Terminar Sessão / Alterar )

Facebook photo

Está a comentar usando a sua conta Facebook Terminar Sessão / Alterar )

Google+ photo

Está a comentar usando a sua conta Google+ Terminar Sessão / Alterar )

Connecting to %s