Rêveries XIX – Décisions

Rêveries XIX
Décisions

La tristesse que j’éprouve encore de l’absence de mon ami à quatre pattes pourrait n’être rien comparée à celle provoquée par la confirmation de ce que je redoutais le plus à propos de la responsabilité de sa disparition, mais rien n’estompe la solitude et le vide qu’il a laissé en partant. D’aucuns me qualifieraient certainement de marginale, et c’est certainement ce que je suis, pour avoir préféré la compagnie de mon chien à celle de ma famille pendant plus d’une décennie. Lorsque je réfléchis aux attitudes des uns et des autres je réalise que Blake a été le seul à ne jamais me trahir ou me juger. Cela n’est pas dans la nature canine. C’est donc avec lui que je préférais passer mon temps plutôt qu’avec mes semblables qui, malgré toute la bonne volonté du monde, ne peuvent s’empêcher de porter un jugement de valeurs sur mes choix ou mes décisions. Je ne suis pas non plus parfaite et je sais que je porte moi-même des jugements malgré moi. J’essaye toutefois de m’employer à les chasser très rapidement et à me concentrer sur les faits et non sur mes valeurs ou celles des autres.

Marie n’a fait que confirmer ce que je redoutais et je crois qu’il est mieux que je sache la vérité. Je ne doute pas de la véracité des faits qu’elle m’a rapportés. Je les avais imaginés ainsi. La question qui se pose n’est pas de savoir comment prendre une revanche ou faire savoir au responsable que j’ai connaissance de ses actes. C’est plutôt de savoir quel cours donner à ma vie maintenant. Il semble que, même lorsque je reste à ma place et m’efforce de ne causer de tort à personne, il y ait encore des gens pour s’en plaindre. Quel est ce besoin humain de contrôler son prochain? Je ne comprends pas! Je n’ai jamais ressenti quoi que ce soit qui se rapproche de cela. Il me faut apprendre à gérer ce besoin chez les autres. Je dois donc considérer ces faits lors de ma prise de décision.

Et puis, d’autres informations sont venues s’ajouter à la conversation de Marie. J’ai eu du mal à suivre, j’avoue. Jamais je n’avais envisagé que son attitude envers moi puisse être le fruit d’un sentiment amoureux. J’avais pensé à de la reconnaissance, à de l’affection, à de l’amitié, sans doute, mais jamais à ce qu’elle m’a dit. Maintenant qu’elle l’a révélé, son attitude des derniers mois, voire même des dernières années, fait parfaitement sens. Il me semble que j’aurais dû m’apercevoir avant de ses sentiments, même s’il est facile de penser cela une fois tous les éléments en mains.

Ce qui m’a le plus étonnée, toutefois, ce n’est pas qu’elle ait admis ce qu’elle éprouve, mais qu’elle ait également raconté ce que cet homme qui me suivait partout est sensé ressentir également. C’est extrêmement étrange. Je ne l’ai jamais rencontré, même si je savais qu’il me suivait. Comment cet homme qui ne me connaît pas peut-il prétendre sentir cela? Il ne connaît que mes actes quotidiens. Il ignore totalement qui je suis, ce que je pense, ce qui motive mes sentiments. Cela me semble pratiquement improbable qu’un tel sentiment se développe chez quelqu’un qui se contente d’observer.

Il y a toutefois des conclusions à tirer de tous ces éléments: il semble que j’induise malgré moi des sentiments chez ceux qui m’entourent. C’est très troublant. Ma mère ne voit que son désir de contrôle. C’est comme si elle faisait abstraction de ce qu’elle éprouve pour ne se concentrer que sur l’objectif qu’elle s’est fixé – et dont, sincèrement, je n’ai jamais compris la teneur – et entreprend tout, absolument tout, pour l’atteindre, quitte à payer le prix de l’absurdité, sans jamais remettre en question le bien fondé des éléments qui lui ont fait choisir ce but-là plutôt qu’un autre. Quant à Marie, voulant l’aider, la sortir de la vie misérable qu’elle menait depuis si jeune, j’ai dû lui présenter le visage d’une âme bonne, alors qu’il ne s’agissait que d’humanité. Je l’aime beaucoup, mais pas de la façon qu’elle espère. Quant à mon ombre à l’appareil-photo, je n’arrive à trouver aucune explication à ce qu’il dit ressentir. J’ignore ce qu’il voit en moi qui puisse lui faire croire que je suis digne d’un tel émoi.

Je suis troublée. Je dois m’isoler un peu. Un peu plus peut-être. Mon sac-à-dos est prêt, mon passeport est renouvelé, mon billet d’avion est dans ma poche. Je ferme la porte à clé pour la première fois depuis longtemps. Qu’il est étrange de voir tous les volets fermés et toutes les portes closes. C’est comme si ma maison dormait. Elle va, elle aussi, se reposer. Une dernière marche salutaire jusqu’à la gare, et j’aurais quitté cet endroit charmant et doux où je fus heureuse pendant si longtemps.

Dulce Morais

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