Rêveries XXIII – Voyage

Rêveries XXIII
Voyage

Les eaux m’ont rendu ma peine et je l’ai conservée comme un trésor, de ceux que l’on chéri et que l’on cache pour le protéger de tout et de tous. Je veux la protéger de ceux qui voudraient, par bonté d’âme ou par pitié, l’alléger ou l’apaiser. Il ne pourraient utiliser que des mots, et les mots ne sont rien.

Je me déplace, je voyage. J’emprunte les moyens de transport le plus basiques et le plus lents possible pour me laisser le temps de vivre en mouvement. Moi qui ai passé tant d’années chez moi, ne quittant ma maison que lorsque c’était absolument indispensable, me voilà à parcourir le pays, de préférence par les chemins les plus sinueux et les moins directs.

Lui, en face de moi, m’observe depuis que je suis entrée. Je l’observe aussi, mais à la dérobée. J’ai peur de l’effrayer. Il est néanmoins bien moins craintif que moi à cet égard, et heureusement. Nous échangeons quelques mots, salutations sans intérêt, suivis de quelques phrases qui auraient pu être banales, mais qui ne le sont pas. Il est intéressant. Chacun de ses mots est précis, chacune de ses pensées semble être longuement réfléchie, alors qu’il ne semble jamais prendre le temps de la réflexion. Il est troublant. Il me plaît.

Cet autobus qui nous mène en direction du nord, ne peut faire tout le parcours en une journée. J’ai choisi, par confort et pour allonger un peu plus le trajet, de m’arrêter toutes les nuits et de dormir dans un véritable lit. J’en ai les moyens et ne vois aucune raison de m’en priver.

Ses yeux se sont déjà illuminés à plusieurs reprises depuis que nous parlons, comme par exemple lorsque je lui ai parlé de ma peinture, mais ce n’est que maintenant que je mentionne mon arrêt pour la nuit, accompagnant mes paroles d’un regard appuyé, que ses yeux brûlent du feu que je n’ai pas vu depuis bien longtemps. Il est attirant. Il me plaît.

Nous avons allumé la lampe de chevet, sans nous consulter, et apprécions la pénombre qui n’en est pas vraiment une. Nos ombres se portent sur le mur de la chambre de la petite pension qui nous permet de nous unir, de célébrer une sorte de communion. Elles semblent danser une danse apprise dans le monde des rêves et de l’illusion. Le seul chorégraphe capable d’une telle harmonie est l’amour. Pas un amour éternel qui, pour être ce qu’il est, est soumis à de multiples conditions, pas un amour possessif qui cause si souvent le drame des coeurs et des corps, pas non plus un amour qui naît de la compréhension mutuelle après que les intéressés se soient côtoyés pendant une longue période, mais l’amour de l’instinct. Celui qui, en général, ne dure pas. Celui qui, pour être éphémère, n’en est pas moins puissant et envahissant.

Et nous nous aimons. Dans la douceur des âmes et la folie des corps, nous nous aimons comme d’autres avant nous, sachant que demain peut-être nous nous quitterons pour ne plus jamais nous revoir. Nous nous aimons sans y penser, presque sans le savoir. Nous suivons nos instincts et semblons, l’un et l’autre, surpris de découvrir qu’ils nous guident vers le geste, le baiser, la caresse justes.

Demain, je continuerai mon voyage. Ou peut-être pas. Après tout, personne ne m’attend là ou je vais et si quelqu’un m’attend là d’où je viens, ce n’est pas à ma demande.  Je suis bien dans ses bras et il est bien dans les miens. Nous irons seulement là où notre coeur nous guidera, et à la vitesse à laquelle il nous y conduira. Entretemps, nous nous aimons, et je chéris cet amour.

Dulce Morais

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