Rêveries XXIV – Adieu

Rêveries XXIV
Adieu

L’employé de l’Auberge ne cachait pas son étonnement de voir l’une des rares chambres conçue pour deux uniques occupants habitée depuis plus d’une semaine par le même couple. Mais, comme ils payaient d’avance et n’ennuyaient personne, il se satisfaisait de savoir que, malgré la fin de la saison, il continuait à faire des bénéfices, ce qui était rare.

Le couple locataire de la chambre était des plus normaux. Elle était plutôt jolie. Blonde, de grands yeux verts, un visage arrondi et un regard doux et calme. Son compagnon, quant à lui, semblait plutôt jeune en comparaison mais il n’en était pas moins beau. De beaux yeux bleus sur un visage mal rasé, des cheveux d’un noir ébène jusqu’aux épaules et un menton carré, de ceux qui traduisent habituellement une détermination à toute épreuve. L’employé l’avait observé de près pendant tout le temps nécessaire à l’encaissement du prix de trois nuits supplémentaires et avait conclu qu’il était bien dommage qu’il s’intéressât aux femmes. Si cela n’avait pas été le cas, il aurait bien tenté de le séduire! Peut-être que la femme partirait avant l’homme et aurait-il alors sa chance. Cet espoir lui permettait d’attendre une éventuelle occasion de l’inviter pour un café et, qui sait, une promenade au clair de lune. En attendant, il se chargeait d’organiser le nettoyage de la chambre et le changement des draps des deux lits qui, lui avait rapporté la femme de ménage, avaient été rapprochés par les amoureux.

Constance et Alain passaient leurs journées en promenades entrecoupées par des repas simples mais toujours délicieux, et quelques détours par la chambre qu’ils louaient. Certains jours ces détours étaient plus nombreux ou plus longs que les autres et il leur était même arrivé, à deux reprises, de ne quitter la chambre que pour se nourrir. Aucun des deux n’était pressé et ils prenaient le temps de vivre, de s’aimer, de se découvrir. L’un et l’autre étaient conscients que cela n’était qu’un intermède dans leurs vies respectives. Cela ne les empêchait pas d’en jouir et semblait les stimuler d’autant plus à profiter de chaque instant qui leur était accordé ensemble.

Après douze jours, toutefois, ce fut Alain qui, le premier, mentionna le besoin de poursuivre son voyage pour retourner à sa vie. Il n’avait que trop traîné et, bien qu’il n’aie aucune obligation qui l’attendait, il savait que sa famille se ferait du souci s’il tardait trop.

– Il est donc temps de nous quitter. – dit Constance – J’ai aimé ces quelques jours en ta compagnie. Tu es un homme doux et tendre sans être mou ou ennuyeux. Tu m’as fait beaucoup de bien. Voudrais-tu que nous fassions encore un peu de route ensemble? Nous pourrions prendre le même autobus.
– Non, Constance. J’ai aimé ces moments avec toi. Je peux même dire que je t’ai aimée d’une manière que je n’escomptais pas. C’est pour cela que je pense qu’il serait plus sage pour nous deux que je parte le premier. Je ne veux rien t’imposer, bien entendu, mais il serait plus raisonnable de nous quitter ici. Prolonger cet adieu ne ferait qu’accentuer la peine que nous allons tous les deux ressentir.

Ce furent les derniers mots intelligibles qu’il échangèrent. Ils s’enlacèrent dans une étreinte qu’ils savaient être la dernière, prononcèrent encore quelques mots irréfléchis du plaisir d’aimer le corps de l’autre, mais ils ne conversèrent plus. Après s’être aimés, ils partagèrent encore une douche, sans prononcer le moindre mot. Ils savaient qu’aucun vocabulaire ne pourrait exprimer ce qu’ils ressentaient et se contentèrent donc, au rythme de l’eau qui s’écoulait sur leurs corps, de se savourer mutuellement dans une caresse infinie. Chacun emporterait le souvenir de la peau de l’autre gravé dans la sienne comme une empreinte indélébile que seul l’éphémère justifie.

Elle sortit boire un jus de fruits à la terrasse de l’Auberge pendant qu’il faisait ses bagages. Ce fut rapide. À peine quelques minutes plus tard elle le vit porter sur ses épaules son lourd sac-à-dos et entreprendre sa marche en direction de la gare routière.

Il ne se retourna pas. Au fond d’elle-même, il y avait une hésitation entre le désir qu’il se retourne et la crainte qu’il le fasse. Elle le suivit du regard jusqu’à ce qu’il tourne au coin de la rue. Ce n’est qu’à ce moment-là qu’elle laissa échapper de ses yeux une larme très lente qui roula jusqu’à la commissure de ses lèvres. Elle ne l’essuya pas. On n’essuie pas un sentiment. On ne nettoie pas quelque chose de si beau du revers de la main. Cette larme était comme l’un de ses pinceaux dessinant sur sa joue une histoire d’un coup lent et expert, pour colorer dans la toile de son âme le souvenir de cet homme qu’elle avait aimé si brusquement et si intensément.

Dulce Morais

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2 respostas a Rêveries XXIV – Adieu

  1. Querida Isa,Muito, muito obrigada pelo seu comentário tão terno. É verdade que há paixão e tristeza neste texto, como na personagem principal, mas a beleza está sempre à porta! Basta abrir o coração para conseguir vê-la!Fico contente por ter gostado!Um beijo.

  2. Isa E. diz:

    Dulce, minha querida,que texto cheio de paixão e tristeza.O amor pode tornar um coração tão pesado…Mas ainda assim há beleza nele, sempre há.Fiquei encantada com a sua maneira de contar essa história. Um beijo

Obrigada pelo vosso comentário!

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