Lévitation

Arte: Souvenirs
 
Lévitation
Une fois de plus elle s’arrêta devant la porte. Elle n’entrait pas dans cette chambre depuis des mois. Elle avait oublié combien de temps exactement s’était écoulé depuis la dernière fois. Elle se souvenait à peine du sentiment qu’elle craignait par dessus tout. La main sur la poignée, elle attendait, immobile mais pourtant essoufflée. Tout en elle fonctionnait au ralenti à l’exception de sa respiration. Elle sentait, comme une lente vague, l’adrénaline lui parcourir les veines. Elle voyait chaque grain de poussière passer devant elle dans une danse depuis longtemps étudiée et pourtant tellement ignorée. Elle éprouvait surtout ce vertige si familier d’observer un puits énorme qui s’était creusé dans sa poitrine depuis la dernière fois qu’elle avait passé cette porte.
 
Enfin décidée à affronter tout ce qui lui emplirait les yeux et le coeur, elle tourna la poignée et entendit, comme une cloche qui résonne au fond de l’âme, le pêne céder. Elle poussa lentement la porte, comme on avance dans une forêt inconnue, attentive à chaque bouffée d’air inspiré, à chaque mouvement du corps, prête à en découdre avec les émotions qui – elle le savait – allaient l’envahir lentement au risque de l’assommer définitivement.
 
A pas lents et conscients, elle entra enfin dans l’antre qu’elle s’était interdit de visiter depuis si longtemps. Elle venait y chercher ce qu’elle sentait perdre petit à petit et qu’elle pourrait ne pas retrouver dans un autre lieu. Elle observa d’abord le mobilier. Classique et simple, aux formes douces, presque irréelles, le lit paraissait avoir été déposé là par un souffle. On avait l’impression qu’il ne touchait pas le sol. Il ressemblait à un nuage égaré, flottant quelques millimètres au dessus des lattes du parquet. De chaque côté du lit trônaient deux petites lampes de chevet en forme de corolle de tulipe renversée, à peine plus grandes qu’une main. Elle en alluma une et laissa son coeur battre la chamade. 
 
Son regard se posa ensuite sur la commode se trouvant contre le mur d’en face. Les tiroirs étaient décorés de gravures représentant les feuilles de châtaignier. On avait l’impression que les décor n’avaient pas été gravé sur le bois, mais plutôt que celui-ci s’était formé autour des formes dessinées. Elle ouvrit le premier tiroir et réalisa, à ce moment précis, qu’elle ne se souvenait plus ce qu’il était sensé contenir. Elle y trouva des vêtements, soigneusement pliés; un pyjama léger à rayures rouges, quelques paires de chaussettes et là, juste en dessous des pull-overs aux représentations graphiques, elle vit la couverture bleue du cahier qu’elle avait emballé dans du papier cadeau. Combien de temps auparavant étais-ce? Un mois? – Non, pas un mois. Six mois? – Peut-être bien. Mais quel jour était-on? Même la date s’était effacée de sa conscience. Cela n’avait plus d’importance depuis qu’elle l’avait perdu.
 
Elle resta là, debout, comme un fantôme, suspendue dans le temps comme le lit semblait suspendu dans l’espace. Elle voyageait intérieurement, mais ce sont des voyages que nul ne peut raconter avec des mots. Ceux-là ne peuvent qu’être vécus. Il est impossible de les relater. Il ne peuvent qu’être sentis.
 
Elle se retourna soudain, se dirigea à pas rapides vers la sortie et claqua la porte avec violence derrière elle. La poignée se plaignit mais céda et se referma. Elle savait ce qu’elle cherchait et était consciente qu’elle pourrait le trouver dans chaque objet disposé dans la chambre, dans chaque page du cahier à la couverture bleue. Mais elle savait aussi que si elle le trouvait, elle ne pourrait pas continuer d’avancer. Et il lui fallait avancer malgré le vide qui s’était créé en elle. 
 
La mémoire est ainsi faite qu’elle s’efface lorsqu’on voudrait la conserver et nous assaille lorsqu’on voudrait la voir s’éloigner. Et la petite fille qui respirait par saccades, le dos contre la porte maintenant refermée, dans ce couloir sombre, savait qu’il y a des souvenirs qu’il vaut mieux laisser s’échapper.
 
Dulce Mor@is

☆ ╭☆ ╭
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4 respostas a Lévitation

  1. Magnifique !
    J’écris quelques poèmes sur mon blog Bookly & co. ^^
    Tu es bienvenue si l’envie te prends.
    Bonne soirée.

    • Bonsoir, Avy!
      Je te remercie pour ta lecture et ton commentaire!
      J’ai tenté d’accéder à ton blog, malheureusement sans succès… Le lien laissé ne fonctionne pas.
      J’espère te revoir para ici et pouvoir trouver ton blog.
      A bientôt!

  2. Isa Lisboa diz:

    Existe uma famosa frase que diz que nunca devemos voltar aonde fomos felizes. Eu discordo. Por vezes devemos, e precisamos, voltar. Embora por vezes seja muito difícil mesmo. Ao ler-te senti isso, senti a maçaneta fria debaixo da minha mão, senti como ela era fácil de rodar, mas a mão não o queria fazer. Mas haverá uma próxima vez, e a mão e a maçaneta já saberão encontrar-se melhor, com o tempo uma da outra mais próximos.O tempo ajuda-nos a reconciliarmo-nos com a nossa memória, acredito nisso.Obrigada por partilhares este conto. Um beijinhoIsa Lisboa => Instantâneos a preto e branco => Os dias em que olho o Mundo => Pense fora da caixa

  3. L'amour est peut-être l'état humain ressemble plus à lévitation ".baiser

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