Sans aimer Proust

Art: Rose Cloud Fabian Forban

Art: Rose Cloud
Fabian Forban

Sans aimer Proust

Elle avait sommeil. Ce n’était pas un problème, ni même un inconvénient. A peine une constatation.

Elle lisait Proust comme on effeuille une marguerite: tantôt elle aimait à la folie, tantôt pas du tout. C’était un sentiment à la fois étrange et satisfaisant que de pouvoir dire que Proust lui déplaisait, parfois, alors que le commun des lecteurs s’accordait à dire que c’était un génie. Elle ne le jugeait pas. Elle ne le critiquait pas. Elle reconnaissait même son génie et son indéniable talent, mais il lui déplaisait, parfois, surtout lorsque la fatigue la gagnait, comme ce soir-là.

Posant le livre, elle ferma les yeux et attendit que le sommeil l’emporte. Elle aimait rêver, mais pas particulièrement dormir. Elle se rendait parfois à cet état d’attente, dans l’espoir que les rêves viendraient peupler le sommeil.

Rien ne vint. Ni le sommeil, ni les rêves. Elle sentit pourtant ses paupières se clore d’elles-mêmes et, après trente minutes d’attente infructueuse, se rendit compte de combien il serait difficile de les rouvrir. Elle attendit encore, laissant ses pensées épuisées voguer à leur gré entre le déplaisir de lire Proust ce soir-là et le sentiment étrange d’avoir oublié quelque chose… ou peut-être était-ce quelque chose qu’elle avait perdu… En dehors de son temps, elle ne voyait pas vraiment de quoi il pouvait s’agir.

Une nouvelle demie heure passa sans que le tant souhaité sommeil gagne la bataille. Elle n’avait presque pas bougé dans son fauteuil, bien emmitouflée dans la couverture en patchwork reçue de sa tante de si nombreuses années auparavant. Le feu avait cessé lentement de crépiter, mais la chaleur persistait dans la pièce. Le flou peuplait ses pensées, comme si chaque pas entrepris dans son esprit ne pouvait se faire que les pieds empêtrés dans un nuage de coton dont elle ne pouvait se débarrasser.

Le sentiment de perte ne s’en allait pas. Elle essayait de réfléchir à ce qu’elle avait bien pu égarer, mais rien ne lui venait à l’esprit. Il était bien compliqué d’y voir clair dans la brume qui peuplait ses pensées.

Les yeux toujours clos, elle continua immobile et attendit encore. Au bout de quelques instants supplémentaires, elle se sentit vaincue, mais pas par le sommeil. Il s’agissait d’autre chose, mais elle ne pouvait le définir. Fatiguée, elle se laissa emporter, même si elle ignorait dans quel courant elle naviguerait.

* * * * * *

Le lendemain, sa Dame de Compagnie ouvrirait la porte et entrerait dans le petit meublé sur la pointe des pieds, pour ne pas la réveiller. Elle commencerait par ouvrir les stores de la cuisine et la porte du balcon, avant d’entrer dans le salon pour y faire également entrer la lumière. Ce n’est qu’à ce moment-là qu’elle s’apercevrait que la sage et tranquille octogénaire s’en était allée vers le monde que l’on dit meilleur.

A son côté, le Proust encore ouvert à la page où elle avait suspendu sa lecture, serait soigneusement refermé et, puisque son opinion sur l’auteur n’avait été communiquée qu’à de rares inconnus, l’édition de 1976 de “Du côté de chez Swann” reposerait à ses côtés dans le cercueil soigneusement choisi par la dévouée Dame de Compagnie, faute d’héritiers à même de le faire.

FIN

Dulce Morais

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2 respostas a Sans aimer Proust

  1. Não importa o que aconteça, alguns sentimentos nunca vão embora. E esse estado de espera sempre predomina enquanto eles existem.

    Gr. Bj. minha linda!

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